De Praia, Cap Vert

Bonjour et meilleurs voux pour 2005,

Nous étions bien arrivés au Cap Vert mais la vie ici fut si riche que le temps nous a manqué pour écrire.

Nous avons visité trois îles : São Vicente, Santo Antão, Santiago.

Nous voulons être arrivés au Brésil pour le Carnaval de Recife, alors désormais nous devons partir.

Un départ difficile. Aujourd'hui. Les alizés sont établis.

Une petite histoire d'îles et de continent : à Santiago, l'île la plus vaste et la plus peuplée, l'île de la Capitale Praia et longtemps la seule habitée de l'Archipel, les habitants se considèrent d'un continent. Les autres parties de la République sont pour eux « les îles. »

« é um pais pequeno, mas com um coração muito grande. »

C'est un petit pays mais avec un coeur très grand.

Ils s'appellent Jacinto, Phil, Tutui, Arnaldo. Ils chantent le Rap en créole du Cap Vert et c'est par cette phrase qu'ils nous ont saluée en musique alors que doucement nous remettions les pieds à terre après nos huit jours de navigation depuis El Hierro. Assis sur la place principale de Mindelo, nous goûtions un bain d'humanité.

Nous étions encore à plusieurs milles d'elles quand nous avons perçu les lumières tremblotantes des îles de Santo Antão et de São Vicente. Au matin, elles étaient devant nous, le soleil inondait leurs falaises noires, quelques nuages semaient généreusement une pluie d'habitude rare. Les arcs-en-ciel vagabondaient.

Terre aride, miraculeuse par l'énergie qui l'anime, par la jeunesse de ses habitants.

Blocs de laves érodés au creux de la houle de l'Atlantique à l'histoire mouvementée, alternance de prospérité et d'oubli.

Ici toute famille à quelqu'un au dehors, alors le Monde est plus large que la Baie, les habits viennent de New York, les musiques se croisent et se métissent.

Ici aussi, chacun songe à un ailleurs plus prospère, plus vaste peut-être.

Ici aussi, Oreo aurait pu s'étoffer d'un équipage nombreux et dynamique pour atteindre une autre terre.

Histoire de migration

Le carnet de voyage s'enrichira encore souvent de l'histoire de ces chemins individuels, reflets des mouvements du Monde. Ces histoires d'êtres humains me passionnent, elles participent à l'histoire de l'échange au-delà des douleurs qu'elles révèlent.

Adilson a 28 ans, il est revenu de New York depuis six mois.

Avant de me conter son aventure, nous avons sillonné à bord de son fourgon les rues de Mindelo colorées des lumineuses décorations de fin d'année.

Errance mécanique dans un décor de ville coloniale des Tropiques où les décorations festives clament résolument le froid mordant du Nord.

Arrêt sur une hauteur qui domine la baie, la radio distille une musique capverdienne forcément nostalgique.

Plus tard dans la nuit car elle seule permet de se raconter, nous nous sommes arrêtés.

Deux de ces frères étaient dans le New Jersey depuis longtemps déjà. Lui, il en rêvait. En 2002, il est parti.

Le froid et l'immensité urbaine mais.

New York est le décor orgueilleux de la cinématographie qui visite la planète.

Vous n'êtes jamais allés à New York et pourtant vous arrivez et vous vous promenez dans les rues comme si vous aviez franchi l'écran en vous levant de votre fauteuil.

Broadway, Brooklyn, Manhattan, Harlem, la géographie est floue mais les images foisonnantes .

Adilson est entré dans le film et il joue avec les acteurs dans le décor de ses rêves d'îlien.

Deux mois à la charge de ses frères : l'ennui et la solitude l'assaillent.

Enfin il travaille : il enchaîne deux emplois (cuisine et ménage) et se noie à la tâche douze heures par jour.

Au bout de deux ans, il abandonne. Il a économisé de l'argent, il parle anglais, il est libre.

Il rentre au pays, épuisé mais heureux de l'expérience. Il ramène un ordinateur, un piano électrique et une moto. Il ne partira plus, il aime son île et il conseille aux jeunes qui l'assaillent de questions de faire eux-même leur expérience.

Retour à la musique.

Jacinto, Phil, Tutui, et Arnaldo sont nos compagnons musicaux. Photos et clips se succèdent et ils s'offrent à l'objectif avec plaisir.

Une grande nouvelle : Tutui se marie et nous sommes invités à la Noce vers minuit un samedi. Avant, c'est avec la famille nous disent-ils.

Parcours initiatique de maisons en maisons dans des ruelles sombres pour réunir tous les copains et acheter deux bouteilles de punch.

Une pièce dans la lumière crue d'un fluorescent.

Des jeunes attendent, un maître de cérémonie de 18 ans en costume cravate trône derrière une table. Fleurs et photographies des mariés.

Deux bouteilles de coca, une pizza.

Nous assistons à la plus touchante des cérémonies de mariage.

Tutui et Maria ont 20 ans. Pour se prouver leur attachement, ils créent leur mariage en marge de l'officiel, du monde des parents et des adultes.

Le maître de cérémonie est convainquant dans son discours, la concentration profonde. Les alliances s'échangent dans un sourire généreux.

Nous ne danserons pas après. Il faut rester discret car les voisins sont âgés et ils dorment déjà.

Santo Antão

Nous laissons Oreo au mouillage sur São Vicente et passons cinq jours en randonnée sur l'île voisine de Santo Antão.

Autant la côte sous le vent est désertique, autant la côte au vent porte une végétation luxuriante de papayers, cannes à sucre, bananiers, caféiers qui prospèrent dans les profondes vallées qui entaillent les montagnes.

Le croisement du travail centenaire des hommes et les dimensions imposantes des falaises provoque une joie recueillie. Mémoire des générations précédentes, hommage à l'humble travail vital qui irrigue le paysage.

Les terrasses des cultures verdoyantes entretenues avec soins s'étagent jusque dans les infractuosités des falaises, les chemins pavés circulent d'une vallée à l'autre en empruntant des parcours vertigineux, l'habitat de villages clairsemés bruisse d'activités, les nuages envahissent souvent l'ensemble de la vallée, ramenant la visibilité à quelques pas.

Et le soir, dans une discothèque improvisée à quelques pas des rouleaux de l'Océan, il est bon de retrouver les jeux de l'Humain. Les sommets sont parfois trop vertigineux.

Amicalement à tous,

François et François